Me grisant des vertus montagnardes dans le massif de l'Ossau, je descends de la montagne en chantant: "je descends de la montagne en chantant ho hé, je descends de la montagne en chantant ho hé, je descends de la montagne, je descends de la montagne ... etc ... etc ... ".
C'est un jour ensoleillé de ce juillet. Le Tour de France fait l'Aubisque. Mon secteur de circulation, hors des routes, est désert. Seul en un endroit déjà isolé, je me bonifie et me délecte de la vision de hardes d'isards.
A quelques encablures de cet épisode, dans la descente entamée, je me recentre sur l'étalage de mes pieds sur la sente. Une enjambée, soudain, lance le dépôt de mon pied droit sur une masse sombre. Avant d'établir le contact pied-masse, un réflexe arrête ce geste.
J'observe, alors, un chevreau en position foetale, endormi. Je m'abaisse à sa hauteur, réfrénant l'envie d'embrasser (ici, prendre dans ses bras) cette boule de poil. Mon visage "ensué" au niveau de sa gueule enfouie dans le pelage révèle ma présence.
Le jeune isard sort sa tête, renifle l'air. Sentant l'odeur nauséabonde de l'homme qui a vu l'ours, il se dresse prestement sur ses pattes. Quarante centimètres au garrot, il court se réfugier vers un contrefort où je ne veux (et, surtout, où je ne peux) le suivre.
Mon intacte euphorie due au plaisir d'un énième côtoiement d'une vie sauvageonne laisse place à un désarroi intellectuel.
Que réserve l'avenir à cet Adonis des cimes ? Jeune, seul et visiblement fourbu, il est sans mère. Qu'aurais-je du entreprendre pour l'enlever à une mort certaine ? Discret et jamais intervenant lors de mes observations de terrain, l'ai-je assez été ? N'ai-je pas, involontairement, conduit cette filiation à la séparation ?
Je ne suis qu'un dans un tout mais n'ai-je pas scindé le tout en un et plusieurs ?
Fataliste, je me console en questions naturalistes. Est-il issu d'une couche récente et donc illogique ? Est-ce la raison du rejet par la mère ou est-il rejeton d'une morte en couche ? Ma conclusion, toujours égale, tire un trait: la nature accomplira sa terrifiante oeuvre nécessaire.
Qui sait, le destin de ce fragile et pur innocent permettra la conservation d'un ursidé, la fixation d'un canidé ou la renaissance d'un félidé ? Plus vraisemblablement, il sera l'affaire d'un renard !