Lazerque, ta rencontre avec le Félix du Lok Neez a réveillé, en moi, un souvenir que j’avais mis de côté. Il remonte, déjà, à un quart de siècle mais je n’ai pu m’empêcher de raconter cette histoire. Je remercie, d’avance, ceux qui auront le courage d’aller au bout. Et je m’excuse auprès de ceux qui n’en auront pas la force ! Bonne lecture.
CHAT DES FORÊTS, QUÊTE DEFLOREE
Les boutons de fleurs s’ouvraient autour de l’Ossau tandis que d’autres boutons s’activaient sur ma face. Le printemps irradiait la montagne tandis que la puberté éradiquait mon innocence. J’avais entrepris d’entrevoir mon premier chat sauvage.
Animal commun, facilement repérable dans nos forêts pyrénéennes, m’avait-on dit. Je convaincs, alors, mes géniteurs de me laisser partir, une journée et une nuit, seul en forêt. Je me rappelle avoir usé de tous les arguments pour rassurer ma mère sur l’assurance de mon retour. Malgré les croyances ancestrales et ses peurs omni présentes des créatures ou autres dangers de la forêt, elle me laissa partir. Mon père, lui, voyait, dans cette expérience, un homme se forger en son fils.
Ainsi lancé, en un jour né, dans la forêt, je pris mon envol. En fier descendant d’illustres inconnus, pasteurs pyrénéens pour la plupart, je faisais corps avec la montagne. Cogito ergo sum m’avait-on appris à l’école. Pourtant, en cet instant, je ne pense plus et je me sens, encore plus, exister.
Tant que le jour dura, ma soif de découvertes fut assouvie. La nature s’offrait à moi, en fleurs inconnues pour mes jeunes yeux, en chants vibratos pour mes chastes oreilles, en bruissements saccadés sous mes pieds, en senteurs mélangées pour mon tarin exacerbé, en nuages polymorphes au dessus de ma tête. Mais point de chat …
Qu’à cela ne tienne, je savais que l’heure propice à cette rencontre viendrait avec le couchant du soleil. Je m’installe en lisière d’une clairière, face au vent. Blotti dans mon couchage couleur de la terre, ma tête, mes mains et mes jumelles, seules, dépassent. Et j’attends. En regardant. Et j’attends. En observant. Et j’attends. En écoutant.
Un renard débouche, à dix heures de ma position, à pas de loup, regarde dans ma direction. M’a-t-il vu, senti, entendu ? Non, puisqu’il avance vers le centre de la clairière. Il (elle ?) semble amaigri(e). Il renifle le sol, tend, au propre comme au figuré, les oreilles. Et ressort de l’espace ouvert à trois heures.
Quelques minutes plus tard, un couple de chevreuils, sans bois, s’avance en bordure de l’herbe grasse, à midi pile, en consomme un peu. Mais ne va pas plus loin. Et, sans peur apparente, fait demi-tour, lançant un dernier regard vers … moi.
Et je continue à attendre. Le chant des oiseaux qui se souhaitent une bonne nuit commence à s’étioler. Certains viennent chahuter dans la verdure. Et, petit à petit, le jour clair laisse place à une obscurité. Toujours pas de chat sauvage.
Seulement des bruits. Parfois connus, souvent méconnaissables. Des frottements, des chuchotements, des cris aussi, des grognements même. Ce début de nuit est empli de sons. Le monde de l’obscurité serait-il plus vivant que celui de la lumière ? Les guerres, contenues le jour, prendraient-elles leur ampleur la nuit ? La vie sauvage explose au firmament, en suis-je le bienvenu ? Certains sons me glacent le sang. Parmi eux, celui du sylvestre félidé en est forcément. Mais je ne peux l’admirer. J’essaie de m’endormir.
D’autant que, soudainement, la nuit se fait silencieuse. Les oiseaux s’arrêtent de piailler, les prédateurs communs ne courent plus après leurs repas, même le vent ne me caresse plus les tempes. Plus un souffle de vie. C’est encore plus inquiétant que lorsque les bruits étaient à foison. Et cela m’empêche de dormir. Une atmosphère étouffante m’entoure. Cela dure quelques minutes … une éternité ! Et, sans mot dire, la vie reprend le dessus, moins enivrante et plus rassurante. Les démons s’en sont allés. Je plonge dans un sommeil qui restera léger.
Si le crépuscule n’a pas apporté de fruit à ma quête, l’aube peut, je l’espère, se prêter plus facilement au jeu. Je me réveille un peu pataud, un peu frigorifié mais plein d’espoir et d’assurance. J’ai traversé la nuit sans encombre, j’avais survécu à cette épreuve, tel un guerrier Masaï abattant, autrefois, un lion pour le passage rituel à sa qualité d’homme. Car moi aussi, je me suis senti, ce matin-là, Homme. Certes, je sus, par la suite, que des étapes à franchir, il y en aurait beaucoup d’autres dans ma vie, avant de devenir l’homme que j’aspirais à être.
Mais, aux premières lueurs du jour, je savais que j’allais voir ce pourquoi j’étais venu. Je repris, alors, ma position d’attente.
Il ne se passe que quelques minutes, lorsqu’entre, dans mon champ de vision, un renard. Est-ce le même que celui de la veille ? Son apparence semble le confirmer vu qu’il entre par où il est sorti et sort par où il est entré. Sans s’être arrêté mais, visiblement, fourbu. Sa tanière l’attend.
Et moi aussi, j’attends. Mis à part quelques oiseaux de passage, plus rien ne se passe … si ce n’est le temps. Le soleil commence à chauffer. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. Je sais, pertinemment, que si je me redresse et que je bouge, c’en est fini de mes observations. Plus personne n’osera poser pour mes beaux yeux. C’est donc en connaissance de cause que je décide d’arrêter là cette aventure.
C’est avec la tête pleine d’images, de sons et d’odeurs que je retrouve le chemin de retour. Déçu de ne pas avoir vu la bête tant espérée mais heureux d’avoir partagé le quotidien de nos montagnes. Déçu de me dire que, si je ne suis pas capable d’observer un chat sauvage, qu’en sera-t-il lorsque je déciderais de croiser le chemin d’un ours ? Mais heureux de savoir que je pourrais toujours, même en ces occasions, voir d’autres anodines mais superbes créatures.
Je retrouve la civilisation en sortant de la forêt aux Eaux-Chaudes. J’ai rendez-vous avec mes parents, à midi, à la terrasse d’un café. Je dois avoir un petit peu d’avance, le soleil n’est pas très haut dans le ciel. Le patron me le confirme, il est onze heures. Je commande un chocolat chaud. Telle que je connais ma mère, ils ne devraient plus tarder à arriver.
Je déguste, comme une récompense, ce breuvage. Un chat traverse la route et se dirige vers moi, seul à la terrasse. A défaut de forestier, un domestique sera la conclusion de mon périple. Je regarde le félidé s’avançant. Je pourrais presque le prendre pour un chat sauvage. Il en a les mêmes couleurs, sa queue, fournie, est annelée. S’arrêtent là les comparatifs car il est bien trop chétif pour mériter d’en être un.
Et il continue son avancée. Son pas est direct mais son approche est saccadée. Bizarre, je n’ai jamais eu de chat mais je n’en ai jamais vu se déplacer ainsi. Est-il malade … ou est-il … sauvage ? « Arrête tes fantasmes, il ne peut en être un, il s’enfuirait et n’irait pas vers toi quémander un morceau de pain ! » pensè-je. Surtout que, maintenant, il vient, quasiment, de raser ma jambe !
Je peux, ainsi, l’observer de dessus. Un trait noir court, de la tête à la queue, sur son dos. Quelle ne fut pas ma réaction ! Moi, c’est un frisson qui parcourut mon dos ! Plus aucun doute n’est permis. C’est un chat sauvage, un chat forestier ! Il n’est pas pressé, traîne un peu dans un recoin du bâtiment en bordure de forêt. Puis se précipite entre les arbres et disparaît dans l’ombre des conifères en entendant un véhicule approcher … mes parents !!
« Mon fils, qu’y a-t-il ? T’en fais une tête ! » furent les premiers mots de ma mère. Je gardais un air incrédule, voire hébété pendant de longues secondes. Puis je leur racontai l’histoire. Le patron, venant prendre la commande, entendit mon récit. Il nous expliqua, alors, que j’avais bien vu un chat sauvage. Et, qu’en fait, le félidé venait tous les jours ou presque. Il avait pris l’habitude de récolter quelques restes de repas que notre interlocuteur lui destinait, dans le recoin où je l’ai vu disparaître. Peu de gens avaient la chance de le voir car il était furtif et craintif de l’homme. J’aurais bougé d’un cheveu, il ne m’aurait pas frôlé. En plaisantant, le bon bougre inspira une rasade d’air et me dit que, vu l’odeur que je dégageais, je sentais plus la forêt que l’homme !
Je pris la remarque au premier degré. Sentir la nature pour être acceptée d’elle, qu’entendre de plus merveilleux que cela ?
Depuis, le patron, que j’ai côtoyé, à mon grand bonheur, à plusieurs reprises, nous a quitté et le chat a, lui aussi, disparu. Mais ils ont rejoints, tous deux, mon panthéon des rencontres inoubliables.
J’ai, tiré, de ces heures fastes, une leçon qui m’a été très utile dans mes périples futurs: ne cherche pas, car c’est ce que tu cherches qui te trouvera quand tu ne chercheras plus ! En clair, je profite de ce qui m’entoure et si une belle chose doit arriver, elle ne sera que la cerise sur le gâteau. Ce n’est pas de la fatalité puisque je vais au devant des événements. Mais je n’attends rien de ceux-ci sinon de les avoir vécus.
Et ça … ce n’est que du bonheur !
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"Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien !"