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JOANICOT J. - Un conflit pastoral entre Aspe et Ossau au...

 
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MessagePosté le: Dim 16 Mar 2008 18:06    Sujet du message: JOANICOT J. - Un conflit pastoral entre Aspe et Ossau au... Répondre en citant

UN CONFLIT PASTORAL ENTRE ASPE ET OSSAU AU XIXe SIECLE
Par Jean Joanicot




Les vallées montagnardes pyrénéennes, et celles d'Aspe et d'Ossau en particulier, vivant autrefois presque exclusivement de l'élevage, la possession des pâturages fut une source constante de conflit, les communautés exerçant le droit de Carnau, le droit de saisir les troupeaux utilisant en fraude des estives n'appartenant pas à leurs propriétaires. Cet état de conflit endémique se trouvait accru pour les aspois et les ossalois, et plus précisément, d'un côté les communautés de Bilhères et de Bielle, de l'autre Escot, parce que la ligne de partage des eaux entre les vallées d'Aspe et d'Ossau, le long du col de Marie-Blanque, n'avait pas servi à délimiter les pâturages appartenant à chaque vallée. Comme le démontre une carte, les ossalois avaient réussi, sans que l'on puisse dire depuis quelle époque, à s'emparer d'une bande de pâturages à l'Ouest du col de Marie-Blanque, sur le versant aspois entre Achos et Espioulet au Nord et Arlène au Sud. Il en avait résulté un sentiment de frustration chez les Aspois et dès la fin du XVIe siècle, les incidents avaient été tels que Jeanne d'Albret avait essayé de rétablir la paix en faisant signer aux deux parties un accord, le 3 mai 1563, conservé dans le recueil des Establimens de Bilhères. Le préambule précisait : "...qu'en considération des sentiments de paix, d'amour et de concorde qui animent chaque partie et en raison de ce que jusqu'à ce jour les habitants se sont livrés à des saisies, à compter d'aujourd'hui ils se sont mis d'accord pour régler leurs différents en bonne, aimable et raisonnable manière".



Cet accord conclu pour onze ans n'eut qu'une durée éphémère. Les archives ont conservé les traces des tentatives multiples faites par les gens d'Escot pour récupérer le territoire contesté. Pendant l'été 1765, sommés d'abandonner un pâturage où ils s'étaient installés illicitement, les habitants d'Escot répondirent : "qu'ils n'ignorent pas que ledite montagne ne leur est point appartenante et qu'ils y retourneront à toute heure et moment qu'il leur plaira". Un procès verbal dressé le 14 mai 1780 par un jurat de Bilhères donne une idée de ces conflits permanents : "Je trouvais le sieur Comte, d'Escot, en une grande colère et fort enflammée, il tenait des propos diaboliques par lesquels il m'a dit qu'il se moquait de tous les jurats du dit lieu de Bilhères et, comme ces discours ne sont pas bien dits vis-à-vis de la charge des jurats qui sont les bras droits de notre souverain Roi, je m'en rapporte à la prudence de la Cour". Probablement apaisé sous le Premier Empire, parce que les bergers les plus agressifs guerroyaient dans les armées, le conflit reprit avec virulence sous la Restauration et, cette fois il est possible de le suivre en détail entre 1822 et 1838(1).

*
**


Le point de départ semble avoir été un incident connu par une lettre envoyée le 24 juillet 1822 par le maire d'Escot, Danglade, notaire à Oloron, au maire de Bilhères, Bayle. Dans cette lettre il se plaignait de la saisie et de la mise en fourrière, à Bilhères, de plusieurs vaches lui appartenant. On peut supposer que ces vaches pacageaient sur le territoire contesté, ce qui avait provoqué la saisie. D'ailleurs, Danglade, ne cherchait pas à envenimer les choses puisqu'il proposait, selon la coutume, de verser une indemnité compensatrice afin de récupérer son bétail. Mais les aspois ne l'entendirent pas ainsi et attendirent une occasion favorable pour se venger. Ce fut le point de départ d'une succession d'expéditions punitives organisées par les gens d'Escot contre les troupeaux de Bielle et Bilhères séjournant non seulement sur le territoire contesté mais également à l'Est du col de Marie-Blanque, dans le plateau du Benou, dans une région incontestablement ossaloise.

Le 5 septembre 1822, au soir d'une chaude journée de l'été finissant, les cinq pâtres communaux de Bielle - Bilhères qui prenaient le frais devant la cabane de Latécoère où ils devaient passer la nuit, jetèrent un dernier coup d'oeuil sur le troupeau confié à leur garde et, ne constatant rien d'anormal, regagnèrent leur grabats. Au petit matin, vers les cinq heures, le premier à se réveiller fut surpris par le silence qui régnait dehors. En prêtant l'oreille on n'entendait ni les meuglements, ni les bruits de sonnailles habituels. Intrigué, il se leva et sortit. A la lueur de l'aube naissante, la plaine de Latécoère lui apparut vide et déserte ! Notre homme se précipita dans la cabane, réveilla ses compagnons et, en quelques mots, leur fit part de la constatation qu'il venait de faire. Aussitôt, tous coururent fouiller les halliers qui entouraient la plaine afin de s'assurer que le bétail ne s'y était pas réfugié pour y passer la nuit.

Ce faisant, ils aperçurent deux douaniers en tournée qui débouchaient du sentier de Marie-Blanque et qui interrogés, leurs apprirent qu'ils avaient effectivement croisé entre le village d'Escot et le col, un gros troupeau - plusieurs centaines de vaches - qui descendaient en Aspe sous la conduite d'une quarantaine d'homme. Nul doute e pouvait subsister, "ceux d'Escot" s'étaient emparés du bétail ! Deux gardes partirent aussitôt aviser le maire. Vers huit heures, une petite troupe à cheval, comprenant les maires, quelques conseillers municipaux et le secrétaire de mairie de Bielle, prit la route d'Escot. Parvenus à l'amorce du sentier du col, les délégués trouvèrent les traces laissées par le passage du troupeau. Ils arrivèrent à Escot à dix heures et apprirent, chemin faisant, que le bétail avait été enfermé dans diverses granges. En l'absence du maire et de l'adjoint, ils décidèrent de se rendre à Bedous afin d'exposer la situation au juge de paix et de demander la mainlevée sur la saisie pratiquée, en offrant une caution pour répondre de tout ce qui pourrait être ordonné en justice. Après avoir entendu leurs doléances et s'être fait expliquer les circonstances dans lesquelles le bétail avait été enlevé, le juge de paix leur dit qu'il ne lui était pas possible d'ordonner la mainlevée avant d'avoir eu les explications du maire d'Escot et de connaître les raisons qui avaient motivé cette mise en fourrière. A cet effet, il leur donna rendez-vous devant la mairie d'Escot vers les sept heures du soir.

Ils s'y retrouvèrent à l'heure indiquée, précédent de peu le juge. Dès que celui-ci parut, Danglade sortit de la mairie et alla à sa rencontre. Les deux hommes s'entretinrent quelques instants et, à l'issue de cette courte concertation, le juge fit signe aux maires de Bielle et de Bilhères d'approcher. Il ordonna alors au maire d'Escot de mettre le bétail en liberté et désigna le maire de Bilhères pour fournir la caution. Ayant ainsi rendu sa sentence, le juge prit congé. Prétextant l'obligation dans laquelle il se trouvait de rendre compte à ses administrés de la décision prise par le juge, Danglade pria ses collègues d'attendre quelques instants. Non loin de là, en effet, stationnait un groupe d'hommes armés de bâtons, à l'attitude menaçante. Danglade se dirigea vers eux et, après un court conciliabule, rejoignit les maires de Bielle et de Bilhères pour leur annoncer que le bétail ne pouvait être libéré que contre engagement de payer une somme de deux francs par tête saisie, soit 640 francs.

Les ossalois se récrièrent et refusèrent et refusèrent de reconnaître redevables de la somme demandée, rappelant au maire d'Escot qu'il se devait de faire exécuter la sentence rendue par le juge, en faisant libérer le bétail. Danglade leur répondit que le juge avait décidé que la levée de la saisie restait subordonnée à la présentation d'une caution dont il n'avait pas fixé le montant. Les maires de Bielle et de Bilhères exigèrent alors la rédaction d'un procès-verbal relatant les faits tels qu'ils venaient de se passer et la remise d'une copie de ce document. Prétextant l'heure tardive, Danglade en remit la rédaction au lendemain. Il était dix heures du soir lorsque, dans la nuit, les délégués ossalois furent de retour à Bilhères. Ils trouvèrent le village en plaine effervescence et eurent beaucoup de mal à calmer les habitants du petit village, fermement résolus à entreprendre une action, en vue de rentrer en possession du bétail volé.

Le lendemain, 7 septembre, tôt dans la matinée, les deux maires retournèrent à Escot et s'étant présentés au domicile de Me Danglade, ils apprirent de ce dernier que le procès-verbal dont ils devaient prendre copie avait été envoyé à Bedous aux fins d'enregistrement. Que fallait-il décider? Depuis près de trente heures, le bétail capturé était entassé dans des granges où il avait été laissé sans eau ni nourriture. Or, il importait d'autant plus d'en prendre possession, que la plupart de leurs propriétaires tenaient à l'amener à la foire d'Oloron qui débutait le 9

septembre, c'est-à-dire le surlendemain. En outre, les maires, étant donné l'état de surexcitation dans lequel se trouvait la population, ne tenaient pas à retourner bredouilles. Persuadés, d'ailleurs, que l'affaire aurait son épilogue en justice où ils étaient certains d'obtenir gain de cause, ils proposèrent à leur collègues d'Escot de souscrire en sa faveur une reconnaissance de dette de 496 francs - au lieu des 640 francs initialement demandés - pour obtenir la délivrance immédiate du bétail. Il était stipulé que la somme serait payable dans la quinzaine. Danglade accepta et rédigea le billet dans lequel il était dit que "...les maires de Bielle et de Bilhères reconnaissent devoir au sieur Danglade la somme de 496 francs qu'il venait de leur prêter...".

Ceux-ci firent observer que la paiement de la somme réclamée devrait être liée à la décision judiciaire à intervenir et que, justifier la dette par un prêt préalablement accordé, était contraire à la vérité. Anglade leur expliqua que la forme du billet importait peu et qu'elle était conforme à celle habituellement employée par les notaires dans la rédaction de leurs actes. Bien à contrecœur, mais le temps pressant, les maires ossalois signèrent et purent ramener au Benou le bétail saisi. Immédiatement, un procès-verbal relatant les faits ci-dessus, fut rédigé et transmis au sous-préfet et au procureur du Roi près le tribunal d'Oloron.

L'affaire fit grand bruit dans le monde administratif et judiciaire du chef-lieu d'arrondissement. Le procureur du Roi chargé de poursuivre, considérant que l'affaire relevait autant de la juridiction civile que de la juridiction pénale, ne donna aucune suite à la plainte déposée. Cette carence de l'autorité judiciaire encouragea les Aspois dans leurs entreprises de plus en plus hardies et incita les Ossalois à répondre à la force par la force. Conscients de la gravité de la situation, les trois maires se réunirent pour rechercher ensemble les moyens de parvenir à une entente. Comme les bornes délimitant le terrain litigieux avaient été enlevées ou déplacées par les bergers d'Escot, on décida de procéder à de nouvelles opérations de bornage. On arrêta la date du 27 juillet 1832. A la date indiquée, alors que l'on procédait au bornage en présence de l'agent du cadastre et des délégations des trois communes, le garde-champêtre de Bilhères constatant la présence de bétail étranger dans un pâturage d'Achos voulut en effectuer la saisie. Pour ce faire, il requit l'aide de plusieurs délégués de Bielle et de
Bilhères qui se trouvaient sur les lieux. Les délégués d'Escot, s'apercevant que les vaches qu'on s'apprêtait à saisir leur appartenaient, accoururent armés de bâtons et de haches. Une rixe éclata et, au cours de l'affrontement, un habitant d'Escot fut tué. Le meurtrier - un habitant de Bielle - passa en Cour d'Assise et fut
acquitté ; les jurés ayant reconnu qu'il se trouvait en état de légitime défense. Ce verdict eut le don d'exaspérer les Aspois qui se firent de plus en plus menaçants.

Le Sous-Préfet d'Oloron réunit les maires des trois communes et leur demanda de faire - au prix de quelques concessions - des propositions susceptibles de ramener la paix. Les maires de Bielle et de Bilhères s'engagèrent à mettre à la libre disposition des habitants d'Escot, les montagnes d'Achos et de l'Arlène, moyennant le paiement d'une "baccade" de trois francs par tête au lieu des 5 francs ordinairement exigés des étrangers. Le maire d'Escot promis de transmettre cette proposition à ses administrés et de faire connaître leur décision. Les Aspois jugèrent exorbitantes les exigences des Ossalois ; cependant, afin de prouver leur vif désir de conciliation, ils s'engageaient à payer une redevance globale annuelle de deux cent francs. Le 7 mai 1833, le Sous-Préfet transmis cette offre aux municipalités de Bielle et de Bilhères, en les priant de faire connaître leur avis.

Voici la réponse faite par le Conseil Municipal de Bilhères dans sa séance du 8 mai : "Le Conseil Municipal rejette l'offre faite par le maire d'Escot de payer 200 francs à titre d'indemnité pour faire pacager tous les bestiaux de leur commune sur nos montagnes, sans en fixer le nombre, par le motif qu'au lieu d'avoir la paix et la tranquillité, ne ferait qu'augmenter le désordre ; qu'en conséquence le Conseil Municipal persiste de maintenir l'offre faite par les maires de Bielle et de Bilhères, en présence de Monsieur le Sous-Préfet et le maire d'Escot, de recevoir les bestiaux des habitants d'Escot, à raison de 3 francs la baccade. C'est le point final si cela peut leur convenir (sic)".

A cette fin de non recevoir, quelle va être la réaction des Aspois? Parcourons les archives de Bielle-Bilhères de 1833 à 1838 et laissons-les parler :

25 juin 1833. Ce sont les gardes-champêtres qui rédigent un procès-verbal : "Voulant saisir les bestiaux d'Escot qui pacageaient sur nos montagnes, nous fûmes assaillis par les pasteurs. Le garde-champêtre de Bilhères est garrotté et attaché à un arbre et menaces de mort lui sont faites...". La plainte portée au procureur du roi n'eut aucune suite.

12 mai 1834. Rééditant leurs exploits précédents, au cours d'une razzia effectuée dans la montagne ossaloise "...un nombre considérable de bestiaux furent enlevés et conduits à Escot et ne furent relâchés que contre rançon". A la suite de l'enquête qui fut menée par l'autorité judiciaire et sur rapport fait à la Préfecture, le garde champêtre et l'adjoint au maire d'Escot, qui avaient participé à l'enlèvement du bétail, furent destitués.

1er octobre 1836. Les pasteurs qui gardent leurs troupeaux dans les montagnes d'Achos et de l'Arlène, "...sont assaillis par un grand nombre d'individus venant d'Escot qui pourchassent les troupeaux et malmènent les pasteurs qui veulent s'opposer à leur entreprise... 932 brebis, 53 vaches et 10 juments furent amenées à Escot. Plusieurs de leur propriétaires s'y rendirent pour faire libérer le bétail mais on ne consentit à leur rendre que contre paiement d'une indemnité. Ils se rendirent alors à Bedous où le juge de paix leur conseilla d'aller reconnaître les bestiaux en se faisant accompagner de deux témoins. "Y étant allés, ils furent tellement menacés, que les témoins s'enfuirent ; alors voyant le bétail en souffrance, ils payèrent la rançon de 375 francs 35 centimes". Constatant qu'aucune poursuite n'avait été engagée à la suite de la plainte portée, les maires ossalois adressèrent deux lettres destinées l'une au procureur du Roi, l'autre au Sous-Préfet. La première est ainsi terminée : "Nous ne pouvons pas croire que nos lois soient impuissantes contre l'action d'hommes qui se réunissent en troupe pour aller enlever les bestiaux à force ouverte, avec la résolution de se les approprier ou, tout au moins, de ne les rendre que moyennant une rançon dont ils se partagent le profit". Dans celle adressée au Sous-Préfet, nous relevons le passage suivant : "Jusqu'ici, Monsieur le Sous-Préfet, nous avons pu faire comprendre à nos administrés que les lois étaient puissantes contre les méfaits et les malfaiteurs mais, ils voient que l'audace armée de violence suffit à leurs voisins pour enlever leurs troupeaux et les rançonner impunément ; il est à craindre que n'ayant pas d'autre moyen de conserver leurs propriétés, ils prennent la résolution de repousser la force par la force".

28 août 1837. Certains propriétaires de Bielle "...qui allaient voir leurs bestiaux qui pacageaient sur la montagne du Benou, quartier Lariucau Cuyalade et Marie-Blanque, furent surpris de ne trouver aucune tête et, en ayant demandé des nouvelles, on leur apprit que plusieurs malveillants de la commune d'Escot avaient profité de leur absence et de celle des pâtres communs pour les enlever hier matin même, avant ou à la pointe du jour, et les avaient conduits au village d'Escot éloigné de plus d'une lieue". Lorsque les propriétaires se présentèrent à Escot pour retirer leur bétail, l'adjoint au maire et le garde chmpêtre exigèrent "...une taxation fixée par le maire à 3 francs par tête, à l'exception des vaches de sieur Tilhous, de Sainte-Colome, qui devait payer 5 francs parce qu'il avait servi de témoin contre eux dans les enlèvements précédents". La note à payer atteignit 410 francs, et le procès verbal qui relate ces faits conclut : "cette entreprise ou plutôt ce vol ne peut absolument rester impuni".

11 septembre 1837. Nous allons assister à une scène digne d'un authentique western qui se déroula dans la nuit du 11 au 12 septembre. Les maires de Bielle et de Bilhères rapportèrent la déposition qui leur est faite par Jean Casaulong, Marc Casenave et Barthélémy Cours, tous trois pâtres communs : "La nuit dernière, entre trois et quatre heures du matin ils étaient dans la grange du Benou, lorsque des individus en certain nombre sont venus auprès de la dite grange, six y sont entrés. Ils étaient armés de fusils et parmi eux se trouvait le dénommé Lacanau, d'Escot, que Casaulong a reconnu. Arrivés près de la grange, ces individus se sont mis à crier disant : "Où est la garde de Bielle et de Bilhères avec "ses fusils? Sortez! Sortez!". Les six individus qui se sont introduits dans la grange se sont livrés à des recherches pour voir, ont-ils dit, s'il y avait des fusils. Pendant ce temps, Casaulong était en butte aux menaces de ces individus ; les uns voulaient l'attacher, d'autres disaient qu'il fallait le pendre. Une femme de Cette-Eygun, appelée Marie Soubercaze, qui allait à Cauterets et qui avait passé la nuit dans la grange, demandait grâce, à genoux. Les bandits l'ont rassurée disant qu'elle ne risquait rien, mais que les autres devaient mourir. Casenave s'étant caché sous le lit, les malfaiteurs sont sortis mais trois ou quatre ont été laissés pour empêcher que les pâtres ne puissent ni sortir ni appeler. C'est Lacanau qui a donné cette consigne ; aussitôt des coups de fusil ont été tirés. Barthélémy Cours qui veillait en ce moment à la garde des bestiaux s'est approché en entendant ces coups de fusil. Il a vu alors un grand nombre d'individus qui repliaient les bestiaux en les faisant monter de la plaine du Benou vers Escot. Il s'est trouvé sur le passage de ces individus au quartier Hours, on a voulu l'attacher mais il s'est mis a crier et on l'a laissé". Le 11 septembre, un exemplaire de ce procès-verbal fut adresse au procureur de Roi, accompagné d'une lettre d'envoi ainsi conçue : "Nous avons l'honneur de vous adresser un procès-verbal constatant un vol de bestiaux sur la plaine du Benou. Nous nous abstenons de toute réflexion. Aussi bien les faits parlent d'eux-mêmes. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher de
vous redire encore combien l'audace criminelle de nos voisins semble s'accroître à mesure que leurs méfaits restent impunis". A l'exemplaire destiné au Sous-Préfet, était jointe une lettre dans laquelle les signataires laissaient percer leur scepticisme quant à la suite qui serait donnée à leur plainte. "La justice sera-t-elle cette fois aussi puissante contre l'audace criminelle de nos voisins? Ou bien, n'y aura-t-il de salut pour nos pasteurs qu'en répondant à la force par la force? Nous vous disons nos sollicitudes sans y ajouter de réflexions que, jusqu'à présent, nous avons fait entendre sans succès".

4 août 1838. Lettre adressée à Monsieur le Sous-Préfet d'Oloron : "Nos gardes viennent de rapporter pour la troisième fois, que les habitants d'Escot ne cessent d'introduire leurs bestiaux dans notre montagne vêttée. Nous vous prions de prendre les moyens nécessaires pour les engager à retirer ces bestiaux de notre territoire et vous éviteriez par ce, quelque scène désastreuse qui ne pourrait pas manquer d'en être la suite. Quant à dresser des procès-verbaux par les gardes, cela ne fait rien aux contrevenants. Ils prennent des noms supposés et s'ils sont forcés de laisser leurs troupeaux, ils se rassemblent en troupe pour faire violence. Il faut donc nécessairement employer la force pour soutenir ses droits".

*
**


La lutte avait été suffisamment chaude et permanente pour apparaître comme un thème susceptible de faire naitre une chanson populaire perpétuant la vaillance des habitants de Bielle et de Bilhères. Un barde local inconnu composa "La chanson de la bataille d'Achos" dont le texte s'est transmis de génération en génération. Cette chanson dont on trouve le texte ci-après suit de très près les évènements puisqu'elle commence par décrire le cadre géographique du combat (Achos, le col de Marie-Blanque, les cabanes de La Técoère), puis rapporte l'expédition que treize vachers de Bielle menèrent contre les "grands brigands" qu'ils décimèrent à coups de bâton, puisque sept d'entre eux furent étendus à terre, les autres ne devant leur salut qu'à une fuite honteuse. Puis ce fut le retour des
vainqueurs au village où ils furent dignement fêtés(2) :

A Bielle et à Bilhères qu'abem quauques turments
Dap la ballée d'Aspe, qu'abem grand differen.
Mountagnes soun mountagnes, nou n'y a coum las d'Achos
Au moun tan désirados dou biladjé d'Escot.

Que boulen la termière au soum deu Tucoulet
Au col de Marie-Blanque lou mes beroy endret.
Tredzé baquès de Bielle, que pujan t'aqui haùt
Que traùca la Tecouère enta Camou de haùt.

Qu'anam liùra batailhe à d'quets grands brigands
Ta defendé la terre qui touts aymabon tant.

S'aben léchat bourugos au cap dous grans barots
En ta'sta mey soulides qués tiran lous esclops
Sept démouran per terre estenuts aùs Camous
Lous aùts aboum à houeye capbat dou Barescou.

Partin aù mes a courré, enta darré dous Plous
T'ana pourta la plente, aù parquet d'Aulourou
Lous de Bielle tranquilles qu'aùs espiaben a hà
Que poudets toustem courré, qu'abem gagnat l'aha.

Que plantan la termière, darré au Serrot d'Achos
La crouts qu'ey à la biste, au pé du grand garroc.

Et quoan tournan ta caso, que pouden esta fiers
De racounta l'histouère coum dé grands guerriès.
Et toute la jouenesse qui aymabe lou bestia
Dap gran recounechence, lou sé qu'ana tringa.

Adiù Marie-Blanco et lous Camous d'Achos
Nou y a nade countrade qui ey autant bère enloc.


Ainsi, en plein XIXe siècle, la justice et les autorités centrales se révélèrent impuissantes à faire disparaître la guerre larvée qui opposait Aspois et Ossalois de part et d'autre de Marie-Blanque, conflit pastoral qui perpétuait une rivalité et des moeurs séculaires. Il faut attendre l'avènement du Second Empire pour que s'espacent et disparaissent ces heurts violents. Cette disparition progressive fut probablement due non seulement à un accroissement de l'autorité du Gouvernement central, mais encore au déclin progressif de la vie pastorale qui rendait moins vitale la possession de la moindre parcelle de pâturage.

J. JOANICOT.



_______________________________
(1) Cette étude a été faite à l'aide de documents originaux et inédits tirés des archives communales de Bilhères (Registre des délibérations de Vendémiaire an IX au 11 mai 1851 ; diverses liasses classées dans une chemise sans référence et dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Loustalet) et de Bielle (Dossier vert sans numéro portant le titre "Conflit avec Escot" ; et diverses autres pièces).

(2) Ce texte a été communiqué à L. Laborde-Balen par le correspondant du journal Le Sud-Ouest à Bielle, Jean Meriz, à l'occasion de la publication du compte-rendu de la réunion de la société au cours de laquelle le Président a présenté les recherches de J Joanicot ; cette chanson avait d'ailleurs été chantée par Pierre Arrius-Mesplé au festival de la chanson béarnaise à Siros.

_________________
Michel.
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parapente
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MessagePosté le: Dim 16 Mar 2008 19:19    Sujet du message: Répondre en citant

C'était des teigneux à Escot...
Ca me rappelle le proverbe d'une colistière: "les montagnes sont hautes et l'empereur est loin", pas vous?
En tout cas merci JOANICOT pour ce récit historique.
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chris2so
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MessagePosté le: Lun 17 Mar 2008 22:19    Sujet du message: Question de droit Répondre en citant

Sacré boulot Michel. On t'a privé de sortir, enfermé chez toi avec ton PC ? Mais a-t-on légalement le droit de publier l'intégralité d'un texte comme celui-ci ?
Autrement si tu as encore un peu de temps devant toi, dans le même numéro des Sciences, Lettres et Arts de Pau, il y a page 103 un article intitulé "Un épisode décisif des conflits pastoraux: La bataille pour le Pont-Long dans la deuxième moitié du XV° siècle", par P. TUCOO-CHALA. Sacrés enjeux ces terres pastorales.
_________________
@ + chris2so
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Alain Lalanne
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MessagePosté le: Mar 18 Mar 2008 17:29    Sujet du message: Répondre en citant

Cette épisode des "guerres pastorales" s'est déroulé dans les années 1830, et il est tout à fait intéressant de faire une corrélation avec la démographie de nos vallées.
Plus les habitants sont nombreux, plus les troupeaux sont nombreux et plus les pâturages sont convoités.

La population d'Escot va croissant jusqu'au recensement de 1831. Voici le tableau (Wikipedia) ci-dessous. Le pic de population est de 820 habitants en 1831. La même tendance se retrouve en vallée d'Ossau. La raison de la décroissance est la même dans les deux vallées : c'est l'émigration vers les Amériques, phénomène commun aux populations basques, béarnaises et bigourdanes.


Évolution démographique

Année : 1793 1800 1806 1821 1831 1836 1841 1846 1851
Habitants: 660 571 674 781 820 812 760 769 688

1856 1861 1866 1872 1876 1881 1886 1891 1896
750 750 705 664 590 577 555 523 510

1901 1906 1911 1921 1926 1931 1936 1946 1954
514 508 466 379 363 328 289 224 216

1962 1968 1975 1982 1990 1999 - - -
209 150 130 126 122 105 - - -


Pour la population de Bilhères en Ossau il existe une étude démographique (2 pages):

Histoire démographique d'un village en Bearn: Bilhères d'Ossau XVIIe-XIXe siècles par Michel Fresel-Losey
Author(s) of Review: E. J.
Population (French Edition), 25e Année, No. 6 (Nov. - Dec., 1970), pp. 1326-1327 doi:10.2307/1530086
_________________
Alain

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